Le Canada doit suivre l'exemple de la Pologne sur les VE chinois, disent des experts

Temps de lecture :
4 minutes
Par La Presse Canadienne, 2026
OTTAWA — Des experts en renseignement et en cybersécurité mettent en garde le gouvernement libéral contre les risques pour la sécurité nationale que représente l'autorisation d'accéder aux bases militaires canadiennes pour les véhicules électriques chinois.
Les détracteurs et certains experts vont même jusqu'à demander à Ottawa d'interdire ces véhicules sur les bases des Forces armées canadiennes et d'autres sites névralgiques, en raison de capteurs, qui, selon eux, pourraient collecter et transmettre des informations sensibles au gouvernement chinois.
Leur mise en garde intervient après que la Pologne et Israël ont instauré des interdictions similaires concernant les véhicules électriques construits par des entreprises chinoises, telles que BYD, au cours de la dernière année — et alors que des politiciens conservateurs au Canada tirent la sonnette d'alarme face à la menace de «voitures espionnes».
Dennis Molinaro, expert en contre-espionnage à l’Université Ontario Tech et ancien analyste en sécurité nationale, a dit croire que le gouvernement fédéral devrait suivre l’exemple de la Pologne et d’Israël.
«Absolument, le Canada devrait faire de même», a-t-il déclaré à La Presse Canadienne. Il a ajouté qu’une loi sur la sécurité nationale en Chine, qui semble contraindre les entreprises privées à transmettre des renseignements à Pékin, pourrait faire de ces voitures un risque pour la sécurité.
David Shipley, chef de la direction de Beauceron Security, a affirmé que les risques étaient suffisamment élevés pour que le Parlement convoque au moins les hauts gradés de l’armée et les hauts fonctionnaires devant un comité afin qu’ils témoignent sur les plans de la Défense nationale pour gérer ces risques.
«Les Chinois nous envoient parfois un signal clair sur la nature des risques, a déclaré M. Shipley. Ils ont interdit les Tesla lors de leurs grands événements politiques et sur leurs bases militaires pour la même raison qu’Israël interdit les BYD.»
M. Shipley a récemment déclaré devant un comité de la Chambre des communes que les véhicules électriques chinois sont des plateformes de «surveillance roulante» et que les décideurs politiques doivent comprendre pourquoi des pays comme la Pologne prennent de telles précautions.
Neil Bisson, directeur du Global Intelligence Knowledge Network et ancien officier du renseignement, a rappelé que ces véhicules utilisent des caméras lidar et radar et se branchent sur le réseau électrique — et que leurs conducteurs connectent leurs téléphones intelligents aux systèmes de divertissement des voitures.
«Plus nous nous ouvrons à l’entrée des véhicules électriques chinois au Canada, plus il y a de risques que ces vecteurs de menace soient exploités par la République populaire de Chine», a-t-il fait valoir.
«Du point de vue d’une base militaire, je dirais que tout ce que l’on peut considérer comme sensible devrait être interdit. Mais le problème, c’est que même si vous n’êtes pas, disons, à proximité d’une base militaire, cela ne signifie pas pour autant que les véhicules électriques chinois ne captent pas les données de reconnaissance faciale», a-t-il soutenu.
Ottawa se penche sur la question
Lorsque La Presse Canadienne a interrogé séparément à ce sujet la cheffe d’état-major de la Défense, la générale Jennie Carignan, et le ministre de la Défense, David McGuinty, ceux-ci se sont engagés à examiner la question.
«Eh bien, nous n’avons pas beaucoup de véhicules chinois pour l’instant, a déclaré Mme Carignan aux journalistes lors d’une table ronde à Halifax en février. Je pense qu’à mesure que cette situation évoluera, diverses réglementations en matière de sécurité seront adoptées. Mais nous devrons examiner cela avant d’apporter des changements à notre position actuelle.»
M. McGuinty a indiqué plus tôt cette semaine qu’il «prendrait bonne note» de la décision de la Pologne. Lorsqu’on lui a demandé si les membres des Forces armées canadiennes devraient être autorisés à conduire ces voitures sur les bases, le ministre a répondu qu’il se renseignerait auprès des responsables.
«C'est une question que je soulèverai auprès du personnel opérationnel de nos bases», a déclaré lundi M. McGuinty lors d'une conférence de presse.
«Je ne pense pas que nous (la Défense nationale) achetions actuellement des véhicules chinois qui soient opérationnels dans l’une de nos 33 bases. C’est une évolution intéressante. Je suis sûr que les autorités polonaises ont leurs propres raisons d’agir ainsi», a-t-il ajouté.
Cette question intervient alors que le gouvernement libéral ouvre progressivement la voie à l'importation d'un plus grand nombre de véhicules électriques chinois dans le pays. Le premier ministre Mark Carney a annoncé en janvier un nouveau quota, assorti d'un droit de douane avantageux, pour certains véhicules électriques chinois abordables.
Ottawa cherche également à attirer les investissements chinois dans un secteur automobile canadien mis à rude épreuve par la guerre commerciale acharnée menée par le président américain Donald Trump.
Une dimension de politique partisane
La question des véhicules électriques chinois prend une dimension de plus en plus politique.
La nouvelle politique automobile du chef du Parti conservateur, Pierre Poilievre, préconise d’interdire les véhicules de fabrication chinoise à «proximité des bases des Forces canadiennes et d’autres infrastructures sensibles ou stratégiques».
Le premier ministre de l'Ontario, Doug Ford, dont la province abrite la majeure partie du secteur automobile canadien, a également lancé un avertissement concernant ces voitures.
«Lorsque vous utilisez votre téléphone portable, ce sont les Chinois qui vont écouter vos — et je n'invente rien — ils vont écouter vos conversations téléphoniques», a déclaré M. Ford lors d'une conférence réunissant des dirigeants municipaux en janvier.
Interrogé sur les risques posés par les véhicules électriques chinois lors d’une séance d'un comité le mois dernier, le ministre de la Sécurité publique, Gary Anandasangaree, a déclaré que le gouvernement fédéral devait s’assurer que les véhicules au Canada ne sont pas en mesure de transmettre des informations vers d’autres pays.
— Avec la contribution de Michael MacDonald à Halifax
Kyle Duggan, La Presse Canadienne