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Une entité dédiée aux projets informatiques de l'État «incontournable»

durée 10h00
28 mars 2026
La Presse Canadienne, 2026
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Temps de lecture   :  

5 minutes

Par La Presse Canadienne, 2026

MONTRÉAL — Plus d'un mois après le dépôt du rapport de la commission Gallant, l'idée de mettre en place une entité centralisée spécialisée dans les projets de transformation numérique de l'État est toujours à l'étude. Selon des experts, le Québec aurait tout intérêt à se doter d'un tel organisme pour éviter un autre fiasco SAAQclic.

C'est la recommandation phare de la commission d'enquête publique sur les ratés de la modernisation informatique de la Société de l'assurance automobile du Québec (SAAQ).

Créer une entité centralisée spécialisée en projets de transformation numérique pourrait notamment «réduire de manière significative la dépendance aux consultants externes», soutient le commissaire Denis Gallant dans son rapport.

Un comité de suivi du rapport chapeauté par la présidente du Conseil du trésor, France-Élaine Duranceau, se penche actuellement sur cette recommandation ainsi que sur les 25 autres.

«Nous analysons actuellement l’ensemble des recommandations pour établir la meilleure façon d’y donner suite. Des annonces seront effectuées en temps et lieu», a indiqué cette semaine le cabinet de Mme Duranceau à La Presse Canadienne.

La création d'une instance dédiée aux projets informatiques pourrait signifier des dépenses supplémentaires pour l'État. Mais ce serait «quand même moins cher que des scandales SAAQclic», fait valoir le professeur agrégé au département de management de l'Université Laval, Pierre-André Hudon.

«Le retour sur l'investissement est quand même majeur dans le sens que, si on est capable d'éviter des dépassements de coûts, de mieux définir nos projets et nos besoins, ce n'est pas long qu'on rentre dans notre argent avec un investissement comme ça», affirme-t-il.

La doctorante chercheuse en transformation numérique durable à l'Université du Québec à Chicoutimi, Stéfanie Vallée, estime que «le manque de transversalité et de cohérence dans la transformation numérique de l'État nous coûte beaucoup plus cher». Une nouvelle entité est «un incontournable», selon la spécialiste.

«Il ne faut surtout pas se mettre la tête dans le sable et penser que le statu quo, avec un tout petit peu de modifications, pourrait faire l'affaire. Il faut vraiment prendre les leçons des autres pays qui l'ont fait avant nous», évoque-t-elle.

D'après le professeur en management numérique à l'École nationale d'administration publique, Justin Lawarée, ce genre d'initiative peut générer des économies.

«À long terme, le fait de mieux réarranger notre gouvernance informationnelle nous permettra, avec un même budget au final, de faire plus de projets numériques et d'améliorer le service à la population et l'efficacité de l'administration», dit-il.

Une dépendance «anormale»

Le Québec compte déjà sur le ministère de la Cybersécurité et du Numérique et le Centre québécois d’excellence numérique, qui ont des mandats d'accompagnement ou de suivi des projets informatiques de l'État.

Ces instances «souffrent cependant de certaines limitations», souligne le rapport Gallant.

La nouvelle entité proposée aurait notamment le rôle de donner des avis à des moments charnières de la réalisation d'un projet de grande envergure. Les ministères et organismes resteraient responsables de la planification, la réalisation et le déploiement d’un projet numérique.

Le président de la Commission de l'éthique en science et en technologie (CEST), Luc Bégin, juge intéressant le type de structure avancé par le juge Gallant.

«L'entité en question verrait à assurer la cohérence, une supervision et un accompagnement, mais en bout de ligne, les ministères et organismes auraient l'obligation d'en solliciter l'avis», explique-t-il.

Selon le rapport Gallant, la SAAQ «aurait bénéficié de l’avis d’une expertise indépendante» à plusieurs étapes importantes de son projet.

La recommandation phare de la commission d'enquête reflète en partie le contenu d'un avis de la CEST rendu en 2023 sur la transformation numérique du réseau de la santé en vue d'intégrer l'intelligence artificielle. Elle rappelait que le Vérificateur général et le Commissaire à la lutte contre la corruption insistaient en 2015 sur la «nécessité d’augmenter l’expertise interne» en technologies de l'information (TI) pour les ministères et organismes publics.

M. Bégin estime qu'il est «anormal» que des travaux de conception, d'élaboration des besoins et de suivis puissent relever essentiellement de firmes privées dans un domaine aussi névralgique que les TI.

«Bénéficier d'expertise de pointe dans nos administrations publiques, c'est se donner des moyens de préserver une forme d'autonomie et d'éviter la dépendance», soutient le président de la CEST, dont le mandat est de conseiller le gouvernement du Québec sur tout ce qui touche les enjeux éthiques liés à la science et à la technologie.

Un OQLF en transformation numérique

M. Hudon croit que cette éventuelle agence devrait avoir comme mission d'épauler les ministères et organismes publics pour bien définir leurs besoins et pour rédiger les contrats.

Devant la commission Gallant en octobre dernier, il avait suggéré une «Société québécoise des technologies de l'information», qui aurait une connaissance fine des différents joueurs et de leur fonctionnement ainsi que des niveaux de prix sur le marché.

«Il y a un besoin criant qui a été décrit dans le rapport de la commission sur la capacité d'analyser les besoins et de comprendre le marché des fournisseurs», mentionne le professeur en entrevue avec La Presse Canadienne.

Dans un mémoire déposé à la commission l'automne dernier, Mme Vallée a proposé un «Office québécois de la transformation numérique durable» basé sur le modèle de l'Office québécois de la langue française.

À l'instar de ce qui s'est fait en France ou au Royaume-Uni, le Québec aurait avantage à disposer «d’un organisme doté de pouvoirs de régulation, capable d’imposer des standards, de mener des audits et d’assurer une reddition systémique», a écrit Mme Vallée.

Cet office établirait des mécanismes de transformation numérique et des normes au même titre que l'OQLF pour l'usage de la langue française auprès des entreprises et organismes du Québec.

«Un Office québécois de la transformation numérique durable aurait la capacité d'attirer les talents qui auraient envie de s'investir pour établir une feuille de route», soutient Mme Vallée en entrevue.

En se basant sur un modèle d'organisme déjà implanté au Québec, la nouvelle structure risque de rencontrer moins de résistance dans la fonction publique, avance Mme Vallée, de la Chaire de recherche du Canada en technologie, durabilité et société.

D'abord sceptique à l'idée de créer une nouvelle structure, M. Lawarée croit désormais que l'initiative peut être intéressante si elle apporte une «plus-value» sur la qualité et le contrôle des projets.

«Cette entité-là doit être capable d'améliorer le projet en matière de qualité. Elle doit être capable de mettre au défi les porteurs du projet et les prestataires, notamment externes» sur leurs technologies, avance-t-il.

Prévoir d'autres mesures

À elle seule, l'entité ne peut réformer entièrement la gestion des projets informatiques, précisent toutefois les spécialistes.

Un tel organisme doit être accompagné d'autres ressources ayant pour mandat de veiller notamment à une meilleure gestion du parc informatique et de surveiller les évolutions technologiques, suggère Mme Vallée.

Des changements à l'échelle du gouvernement sont nécessaires en matière de gouvernance numérique, estime M. Lawarée.

«Si on ne change pas un peu et qu'on n'éclaircit pas un peu les rôles et responsabilités de chacun, pour moi (la nouvelle entité) serait un 'patch' sur une jambe de bois», affirme-t-il.

«La commission Gallant, ce qu'elle nous met dans la face véritablement, c'est de dire: ‘‘ce n'est pas le numérique qui coûtait spécialement cher, c'est la gouvernance qui coûtait cher’’», conclut M. Lawarée.

Frédéric Lacroix-Couture, La Presse Canadienne

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